Les objets cultuels et culturels volés dans les villages ou pillés dans les sites archéologiques prennent, arrivés en Europe, le statut d’objets d’art, la meilleure façon de les vendre au prix fort.
Philippe Baqué remonte les filières et l’histoire. Il démontre la perversion fondamentale d’un système entretenu par les galeries et les marchands d’art africain, ainsi que la duplicité évidente de certains ethnologues et responsables collections muséographiques.
Les conventions, traités et autres déclarations ne sont que poudre au yeux, la plupart des pays où circulent les oeuvres volées ne les ayant pas ratifiés. L’auteur voit, non sans raisons, au coeur du système l’empreinte de notre monde libéral par excellence. Sur des principes de libre circulation et libre commerce, tout devient possible sans aucune limite. On imagine facilement que ces mêmes personnes dont l’idéologie "libérale" autorise la libre circulation des oeuvres d’art africaines, applaudir quand cette même idéologie refuse la libre circulation des personnes, à savoir les créateurs de ces oeuvres...
L’Icom a mis en place une technique pour faciliter la reconnaissance des oeuvres volées en publiant des recueils de photos des objets pour que les acheteurs et la profession fasse son ménage.
On s’amuse des caprices d’un ancien président passionné d’arts premiers, pris la main dans le sac !
Philippe Baqué fait enfin un point sur ce qui n’est alors qu’un projet : le musée du Quai Branly, et fustige les responsables de la conception du musée ayant choisis de ne privilégier que "l’esthétique" des objets. En oubliant encore une fois leur provenance, le peuple qui les a créé et leur usage (et le fait qu’ils ont souvent été volés), le musée ne fait que confirmer et graver dans le marbre leur statut de simple objet d’art sans histoire, ni famille.
Daniel Mermet, dans une de ses émissions, fait par ailleurs un amusant travail sur ce thème lors d’une visite du musée du Quai Branly en 2006 (ici).
Basé sur des faits, des écrits et des interview, son livre est une mine d’informations et un texte indispensable à la lecture de tout curieux d’art africain éclairé.
Philippe Baqué propose un essai argumenté, convaincant et met en avant les solutions existantes. Cet ouvrage est paru il y a dix ans, les choses ont probablement changées, mais ont-elles évoluées ?
>Un article de Philippe Baqué dans Le Monde Diplomatique de Janvier 2005 : Enquête sur le pillage des objets d’art
>Pour prolonger la réflexion, un article de Nicolas Michel, du 27/03/2009, dans Jeune Afrique : Art africain, le pillage continue
"Mais l’Icom, en renforçant la professionnalisation et la spécialisation des personnels des musées, des douanes et de la police, pourra-t-il mettre fin à la marchandisation des biens culturels et stopper leur hémorragie ? Pourra-t-il enrayer la destruction des sociétés qui furent les productrices de ces biens culturels et un temps leur gardienne ?
Dans les falaises de Bandiagara, les Dogons protégeaient leur culture et léguaient leur savoir-faire à travers leurs masques, leurs statuettes, leurs portes de grenier et tous leurs objets usuels porteurs de messages sacrés.
Ils respectaient et protégeaient les oeuvres laissées par le peuple qui les avait précédés en ce lieu : les Tellem. Vinrent les ethnographes, les missionnaires, les imams, les marchands qui détruisirent ou exportèrent massivement les objets de culte dogon et tellem. Prenant le relais, les professionnels des musées viennent désormais enseigner aux Dogon la protection de leur patrimoine, alors que, dans le même temps, l’administration encourage un tourisme prédateur qui condamne irrémédiablement la culture dogon au folklore."
Extrait de "Un nouvel or noir", pg 156-157
Un nouvel or noir
Pillage des oeuvres d’art en Afrique
par Philippe Baqué
Editions Paris Méditerranée
Octobre 1999
9782842720698 / 18.30€